Le conte de la cité (suite)
... La dame commençait à trouver étrange
de ne pas voir apparaître les petits points verts et
jaunes qui d'habitude s'avançaient avec
précaution vers la nourriture.
Soudain, elle entendit des pas, un souffle précipité
derrière elle ; la dame de l'école des
petits d'humains était derrière elle :
- Ma Dame il s'est passé une horreur aujourd'hui
; le maître du foyer a bouché le trou !
- Non ?
- Si !
- Mais, quel con ! Alors ils sont emmurés ?
- Oui ; et avant il a fait mettre des fumigènes par
les ouvriers, mais les chats ne sont pas sortis.
- Quel crétin ! Les chats sauvages se cachent dans
leur trou dès qu'ils entendent quelqu'un
arriver et se terrent dedans jusqu'à ce que le
calme revienne ; ils doivent tous y être ! J'y
vais.
La Dame aux soucoupes s'accrocha aux barreaux de la
grille et prit appui avec un pied sur le cadenas qui attachait
les maillons de la chaîne fermant la porte.
- Vas-y souffla le kobold,
- Ouais, pousse tes fesses, grogna son compagnon, allez tire
sur tes bras !
- Ca marche, regarde elle est en haut.
- Je le vois bien, mais c'est peineux, hein ; pis la
descente, faut attendre combien de temps ?
- Laisse là respirer, espèce de vieux grognon
!
- Je ne suis pas si vieux que ça, juste quelques siècles
!
Pendant ce temps, la Dame redescendait, son pied cherchant
à l'aveuglette la chaîne pour prendre appui
dessus.
- Ouais, elle va se casser la figure !
- Mais non ! Ca y est ; et hop un pied par terre ; bravo,
bravo !
Une petite lumière bleuâtre tremblotante zigzaguait
au pied d'un arbre.
- Arrête, tu vas nous faire repérer !
- Mais non, elle est occupée.
La dame se dirigeait maintenant vers le trou.
Arrivée devant lui, elle tomba à genoux, et
poussa une exclamation en contemplant la grille prise dans
le béton et qui désormais fermait le trou. Elle
tira de toute ses forces sur la grille, mais en vain.
Toutefois, elle vit que , suite à ses essais infructueux,
le béton était fendillé autour des tiges
scellées dans le ciment : le béton n'était
pas encore sec !
Elle décida alors d'enlever le ciment avec ses
doigts tout autour des fers ; et petit à petit, les
pieds de la grille apparurent.
Elle s'accroupit, et utilisant la force des jambes
et des bras, elle tira un grand coup, et se retrouva assise
par terre, la grille entre les mains.
- Aie ! mon coccyx !
- Quelle chochotte ! s'esclaffa le kobold grincheux
qui rigolait tellement qu'il en pleurait.
- Arrête ! tu es en train de t'éteindre
et tu sais ce que tu vas devoir faire, si ça se produit,
hein ?
Le kobold grincheux s'arrêta instantanément
et se mit à ronchonner :
- Ah, non pas maintenant ! Ca devient intéressant,
et puis je ne veux pas tout de suite, ils ont trop souffert.
La dame était revenue à la clôture et
après avoir passé l'objet du délit
entre deux barreaux, elle escalada de nouveau la porte et
atterrit de l'autre côté.
- Oh, tes mains, ma pauvre !
- Ce n'est rien, après un lavage soigneux et
une bonne crème, elles seront comme neuves.
- Les petits vont pouvoir sortir maintenant.
- Oui, j'espère qu'ils vont bien ; je suis
inquiète à cause des fumigènes ; je viendrais
demain pour voir tout ça à la lumière
du jour ; et puis je dois prendre un rendez-vous avec le tortionnaire
; celui-là, il va m'entendre !
Les dames s'en allèrent tandis que les kobolds
se nichaient entre les racines d'un arbre.
Le lendemain les chats furent au rendez-vous des assiettes.
La dame ne les vit pas tous, mais fut rassurée ; la
plupart étaient là, furtifs, peureux, mais présents.
Vendredi soir ; la dame aux soucoupes était accompagnée
d'une dame brune ; la dame de l'école les
rejoignit :
- J'ai vu le maître du foyer aujourd'hui
; tous les chats doivent partir ; il ne veut plus en voir
un seul, les chats le révulsent ; pour lui ce sont
des nuisibles comme les rats.
- Ce n'est pas possible,
- Si, je suis très mal ; je lui ai parlé comme
il m'a parlé, mais rien à faire ; j'ai
jusqu'au 15 mars pour tous les enlever ; il va falloir
les attraper, stériliser, placer dans des familles
d'accueil ou chez des adoptants motivés par les
chats sauvages.
- Ca va être la galère !
- Oui, mais j'y arriverai et s'il faut j'irais
chercher les derniers dans le vide sanitaire, moi-même.
Parmi les chats sans toit qui arrivaient pour leur repas
de la soirée, deux lueurs bleues folâtraient.
- Elle ne va pas y arriver
- Si, bien sûr !
- Oh, toi tu n'es qu'un kobold optimiste
- Pas d'injure, hein ! Les kobolds optimistes ça
n'existe pas ; je suis juste un kobold positif et toi
très négatif.
- Ouais, ouais ; on verra ; de toute façon nous aurons
ce dont nous avons besoin.
- On pourrait l'aider, non ?
- Ah, oui et comment ?
- Ben, je ne sais pas ; pour l'instant nous devons rester
ici pour saisir l'opportunité dès qu'elle
se présentera.
- Ah, tu vois !
Quelques jours plus tard, la dame arriva avec deux autres
dames et des cages en fer grillagé ; des cages assez
longues avec un mécanisme spécial de fermeture.
- T'as vu ? C'est quoi ces trucs ?
- Des trappes.
- Qu'est-ce qu'elle va faire avec ça ?
Ca a l'air dangereux.
- Elle va attraper deux chats, vu qu ‘elle a deux cages.
- Comment ça marche ?
- Tais-toi un peu et regarde.
La dame avait disposé ses cages à proximité
du point de nourriture habituel. Dans les trappes dont les
portes étaient ouvertes, elle avait mis du thon sur
le déclencheur du mécanisme.
Un jeune chat d'environ six mois qui n'avait
pas mangé depuis la veille s'approcha du grillage,
le flaira, en fit le tour, passa la tête dans l'ouverture.
- Tu crois qu'il va y aller ?
- Mais tais-toi donc !
Le chat avait retiré sa tête à toute
vitesse, et restait accroupi sur ses quatre pattes, tous ses
muscles bandés, ses oreilles pointées vers un
arbre aux reflets bleutés, prêt à détaler
au moindre bruit suspect.
Après plusieurs longues minutes, son nez pointa de
nouveau vers l'odeur affriolante du thon, il commença
à entrer dans la trappe, s'arrêta, inquiet,
se sentant à l'étroit. Finalement, il
s'avança, toucha le thon et déclencha
le mécanisme de la cage.
- Clac !
- C'est ignoble de piéger un animal comme ça
!
- Elle n'a pas le choix ; c'est ça ou une
mort programmée.
- Regarde le, le pauvre, il cherche à sortir.
Le chat s'était retourné dans la trappe
pour tenter de partir par où il était entré,
mais la porte était fermée. Il essaya d'ouvrir
avec ses griffes, de passer sa patte au travers du grillage,
puis finit par renoncer, et resta immobile les oreilles ramenées
vers l'arrière, à l'horizontal,
sa queue battant le plancher.
La dame récupéra la cage et l'emmena
un peu plus loin pour la donner à une des deux autres
dames qui partit avec.
- Tu crois qu'elle va l'emmener sur son vélo
?
- Mais, non, tête de pioche, elle va le mettre dans
son carrosse.
- Où ils sont les chevaux ?
- Dans le coffre.
- Hein ?
- Tu es resté combien de temps dans le coma lymbique
?
- Le quoi, le quoi ? Tu ne serais pas en train de te moquer
de moi, des fois ?
- Une fois.
- Quoi, quoi ? Espèce d'optimiste !
- Tais toi, elle va en attraper un autre.
- Tais toi, tais toi, ronchonna le kobold qui creusa un trou
dans le sol pour s'enterrer et bouder tranquillement.
La dame attrapa un autre chat de la même façon.
Puis elle donna à manger à ceux qui restaient,
et elle s'en alla.
La scène se reproduisit plusieurs fois avec des variantes.
Parfois les trappes restaient vides, en particulier par temps
de pluie. La dame aux soucoupes venait souvent avec d'autres
dames qui l'aidaient du mieux qu'elles pouvaient.
- J'aimerais bien savoir où ils vont après.
- Chez le coupe coucougnettes.
- Ouais, ça je sais ; mais d'habitude elle les
relâche ici, alors que cette fois-ci, il faut qu'ils
aillent ailleurs à cause du maître du foyer.
- Elle a parlé d'un refuge avec ses copines ;
j'aime bien ce mot : refuge … Ca inspire la sécurité.
- Ouais, ouais, c'est le genre de truc dont on devrait
pas avoir besoin, se réfugier, pis ça coûte
pas mal de trèfles d'après ce qu ‘elle
racontait…
- T'as vu ?
- Quoi ?
- La dame, là, qui l'accompagne ce soir !
- Quoi, quoi, qu'est-ce qu'elle a ? C'est
la première fois qu'on la voit et alors ?
- Mais, tu ne vois pas, là !
- Vu ! C'est dingue ; encore une qui n'écoute
pas sa muse.
- Elle ne peut pas l'écouter, puisque sa muse
dort sur son oreille !
- Ouais, et pourquoi tu crois qu'elle dort la muse,
hein ?
- Je sais pas, mais ce dont je suis sûr c'est
qu'on peut la réveiller …
- Et alors ?
- Tu le fais exprès ou quoi ? On raconte tout à
la muse et hop elle l'inspire et …
- Et quoi ?
- Réveille là !
- Pourquoi moi ?
- Parce que t'es un râleur ! Bon, je vais le faire.
Une lueur bleuté se déplaça vers la
nuque d'une des dames et se mit à siffler un
air joyeux qu'aucun humain ne pouvait entendre.
Les dames virent les chats qui étaient en train de
manger, s'arrêter et pointer les oreilles vers
elles, puis se remettre à dévorer, tandis que
les chats en surveillance, eux continuaient à observer
quelque chose dans leur direction.
La dame à la muse regarda autour d'elle, mais
ne vit rien qui justifiait cet intérêt soudain.
- Bonjour, Mademoiselle la muse.
- Oh, un kobold ! je n'en avais pas vu depuis fort longtemps.
- Désolé de vous réveiller, mais nous
avons besoin de vous.
- Nous ?
- Nous deux et les chats surtout !
Et le kobold se mit à raconter comment le maître
du foyer avait gazé et emprisonné les chats,
comment la dame aux soucoupes se démenait pour essayer
de les sauver avant le 15 mars. Il lui décrivit la
solution qu'elle avait trouvée, ses désespérances
devant les délais, les difficultés matérielles
à trouver des trappes, des cages de convalescences
, des familles d'accueil, son angoisse de trouver des
lieux d'hébergement définitifs pour ses
sauvageons, sa joie d'avoir trouver un refuge, son inquiétude
de réussir à réunir des fonds pour payer
le vétérinaire et le refuge pour une dizaine
de chats sur un délai aussi court.
- Et que puis-je faire ? dit la muse dont les yeux papillotaient.
- Quelle sorte de muse es-tu ?
- Une muse littéraire, mais je n'ai pas beaucoup
de pouvoir ; je suis une muse dilettante.
- Ce n'est pas très professionnel !
- Très juste ! C'est pourquoi j'inspire
un écrivaillon amateur ; ça me laisse beaucoup
de loisirs.
- Ouais, ouais, intervint le deuxième kobold, ben,
va falloir bosser ma jolie, au lieu de virevolter dans le
vide ; allez au boulot.
La muse ouvrit très grand les yeux :
- Vous voulez que je l'inspire ? Elle va écrire
une histoire, et après ?
- Ben, c'est ton boulot et celui de tes consœurs
ma belle, nous on a le nôtre.
- Bon d'accord.
Les kobolds retournèrent dans les buissons, tandis
que la muse commençait à rassembler quelque
chose qui ressemblait à des fils lumineux multicolores.
Les dames discutaient en s'en allant :
- Ce qui m'inquiète le plus ce sont les anciens,
ceux que j'ai déjà mis dans une trappe,
ceux là ne se laisseront pas avoir une deuxième
fois, ou difficilement ; jusqu'à présent
j'ai attrapé les jeunes ou les « gentils
» que les gens ont lâchés à proximité
suite à l'article qui est paru dans le journal.
- Tu n'avais pas besoin de ça en plus.
- Ben, oui, mais pas le choix ; ceux là je pense les
replacer dans des familles ; seuls les sauvages iront au refuge.
Les voix s'amenuisaient dans le lointain et le silence
revint dans l'allée située entre le jardin
du foyer et l'école.
Quelque part dans le crâne de la dame à la muse
dilettante, une idée vaporeuse, imprécise commençait
à germer.
15 mars ; il manquait la matriarche, celle qui faisait des
bébés depuis huit ans, celle qui ne s'était
jamais laissé piéger. Les autres chats du trou
étaient déjà au refuge.
La dame aux soucoupes entra dans le vide sanitaire avec un
filet de protection ; elle allait chercher la récalcitrante.
Elle rampait dans le local situé entre la terre et
le plancher du foyer ; même pas un mètre de hauteur
pour se déplacer.
Une odeur nauséabonde régnait dans le local
étroit, obscur, dont les murs porteurs délimitaient
plusieurs zones qui communiquaient entre elles.
A peine entrée, la dame se figea : devant elle, un
tas poilu immobile ; mort.
Dans le faisceau de sa lampe, elle aperçut un autre
corps. Elle suffoqua, sa respiration était bloquée
comme si elle avait reçu un coup à l'estomac
: elle ne s'attendait pas à ça.
Elle tira les deux cadavres hors du trou, les déposa
soigneusement dehors dans le jardin. Elle les emporterait
chez le vétérinaire tout à l'heure,
après…
Elle était blême, les lèvres serrées,
les narines pincées ; elle était furieuse et
ravagée par le chagrin. Elle savait déjà
ce que le vétérinaire lui confirmerait quelques
heures plus tard : ils étaient morts deux mois plus
tôt, quand ils avaient été enfermés,
gazés. L'un trop jeune, l'autre trop vieux
; les poumons du plus jeune n'avaient pas supporté
la brûlure des fumigènes ; le cœur du plus
vieux s'était arrêté de battre submergé
par le stress.
La dame qui l'accompagnait se mit à pleurer.
C'était elle qui allait les mettre dans un sac
pour les emporter.
La dame aux soucoupes retourna dans le vide sanitaire. Elle
rampa, s'écorcha les genoux, les coudes. Soudain,
elle vit deux points jaunes : la matriarche était là.
Elle lança le filet, eut de la chance : elle l'attrapa
du premier coup.
La chatte feula, se débattit, griffa tout ce qu'elle
trouva : les mains , les bras, les cheveux.
La dame sortit à reculons en tirant le filet et sa
proie remuante. Ses bras mains, ses bras saignaient ; son
cœur aussi. Elle ne pleurait pas ; elle le ferait plus
tard, quand la dernière rescapée serait à
l'abris.
- Tu vois, finalement, elle a réussi, dit une lumière
bleue assise sur la racine d'un arbre du jardin.
- Oui, et nous nous allons passer à l'action,
maintenant que les âmes de ces petits félins
sont libérées.
- Elles sont à nous ; nous allons enfin pouvoir les
habiter.
- Oui, à nous le maître du foyer et ses minables
actions.
- On va lui pourrir la vie.
- Il ne va pas en revenir, je te le dis.
- Tiens, les voilà, vite, on y va !
Les deux kobolds se glissèrent dans les âmes
félines en train de voyager au raz du sol et qui cherchaient
déjà à prendre leur envol.
Les âmes transparentes prirent une teinte bleuté
et s'élevèrent dans l'azur, libres et sauvages,
habitées par l'esprit malicieux des kobolds.
Texte écrit par Mia Chatounet
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